En 1925, Jacques Majorelle peint pour La Mamounia l’une des œuvres décoratives les plus ambitieuses de sa carrière au Maroc. Le genre d’histoire que les murs gardent pour eux jusqu’au jour où quelqu’un décide de gratter.
Lever les yeux dans un bar n’a rien d’un réflexe. Le regard s’arrête généralement sur un verre, son interlocuteur ou une lumière tamisée. Pourtant, au Bar Majorelle de La Mamounia, il suffit de regarder vers le plafond pour découvrir une œuvre monumentale signée Jacques Majorelle.
Dissimulée sous un faux plafond pendant des décennies avant de réapparaître en 1986, cette fresque peinte en 1925 intrigue autant qu’elle fascine. Oiseaux mythiques, motifs persans, calligraphie, symboles du sacré… Majorelle semble avoir peint ici un véritable langage visuel.
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Un ciel à décrypter
Impossible de ne pas penser aux grands tapis orientaux. Au centre, un médaillon allongé. Autour, des motifs concentriques qui se répondent avec une précision presque méditative. Majorelle reprend ici les codes des arts textiles marocains et persans. L’Institut du Monde Arabe parle d’ailleurs de références explicites à l’art berbère et aux motifs fassis. 1

En levant les yeux, le regard quitte doucement le réel pour entrer dans quelque chose de plus contemplatif. Comme si Majorelle avait voulu que chaque repas servi sous ce plafond de La Mamounia, devienne le temps d’un regard vers le haut, une parenthèse hors du monde 2.
L’or de la lumière, le vert du paradis
La palette surprend ceux qui associent Jacques Majorelle à son célèbre bleu outremer. Ici, c’est l’or qui domine. Un or chaud, presque solaire, omniprésent dans la composition. Dans l’art islamique, cette couleur évoque la lumière divine et l’élévation spirituelle. Mais Majorelle pousse la lecture plus loin encore. Il vient traverser cette lumière dorée d’un vert profond dont la présence semble tout sauf décorative. Dans la tradition islamique, le vert est associé au paradis, aux jardins, à la vie éternelle. En faisant dialoguer ces deux couleurs, Majorelle ouvre les portes d’un imaginaire presque spirituel.
Les boteh hypnotiques de La Mamounia
Toute la surface de la fresque est couverte de boteh, ces motifs en forme de goutte incurvée que l’Occident rebaptisera plus tard « paisley », lorsque les manufactures écossaises commenceront à les reproduire sur des châles au XIXe siècle. Mais le boteh est bien plus ancien. Né dans l’art persan, il porte plusieurs lectures. Certains y voient une flamme zoroastrienne, symbole de vie et de purification. D’autres, un cyprès courbé par le vent, image de résistance et de continuité. D’autres encore, un motif lié au mouvement même du vivant. Majorelle les enroule autour du centre de la fresque comme des pulsations, des ondes ou des respirations.


Les oiseaux sacrés de la fresque Majorelle
Au cœur du médaillon central, deux paires d’oiseaux 3 symétriques encadrent l’axe de la composition. Leur silhouette évoque le Simorgh de la mythologie persane, cet oiseau fabuleux associé à la sagesse et à l’élévation spirituelle. D’autres y verront Huma, oiseau céleste dont l’ombre portée serait signe de bénédiction et de royauté. Dans l’iconographie islamique classique, les oiseaux placés de part et d’autre d’un axe central renvoient à une représentation codée du jardin. Majorelle les place au cœur exact de ce plafond-ciel.
Ce que la calligraphie raconte encore
Deux cartouches calligraphiés ponctuent la composition, en haut et en bas du médaillon central. Leur lecture précise demande l’œil d’un spécialiste mais l’un d’eux semble déjà révéler une information précieuse. La date 1343 du calendrier de l’Hégire, soit autour de 1924-1925 4 dans le calendrier grégorien, période durant laquelle Jacques Majorelle travaille intensément à Marrakech. Une chose reste pourtant évidente. Majorelle a choisi d’intégrer la calligraphie au cœur même de sa fresque. Dans la tradition islamique, les mots occupent une place centrale. Ici encore, ils semblent moins décorer l’espace que lui donner un sens.

Le secret au-dessus des regards
Le plus ancien palace de Marrakech abritait l’une des plus belles œuvres de Jacques Majorelle. Aujourd’hui et chaque soir, sous les oiseaux du paradis et les boteh infinis, des verres trinquent sous une cosmologie qui continue de révéler ses symboles à ceux qui lèvent les yeux pour voir.
— NOTES—
- Institut du Monde Arabe — Exposition Jacques Majorelle ↩︎
- L’Institut du Monde Arabe précise que Majorelle a réalisé pour La Mamounia « un plafond de grande salle à manger peint de motifs faisant référence à l’art berbère et aux motifs fassis. Ce qui est aujourd’hui le Bar Majorelle était à l’origine, une salle à manger. ↩︎
- Le Simorgh et le Huma sont deux oiseaux mythiques de la tradition persane. Le Simorgh, figure de sagesse et d’élévation spirituelle, apparaît dans de nombreux récits soufis et poèmes persans. Le Huma, considéré comme une version plus tardive de cet oiseau sacré, symbolise la bénédiction, la royauté et la renaissance. Selon la croyance, l’ombre du Huma portée sur une personne lui promettait bonheur et élévation. ↩︎
- La date 1343 du calendrier hégirien correspond aux années 1924-1925 du calendrier grégorien. Le MACMA date quant à lui la fresque de 1928. Les deux informations ne sont pas nécessairement contradictoires. La date calligraphiée pouvant marquer le début du chantier plutôt que son achèvement ↩︎
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Journaliste lifestyle, passionnée par l’histoire, le voyage et l'automobile, Khadija Dinia explore le monde à travers ses routes, ses hôtels et ses visages, toujours en quête de sens. Première femme à présider le COTY Maroc (Car of the Year), elle raconte le Maroc dans sa beauté, avec la conviction que savoir d’où l’on vient aide à mieux comprendre ce que l’on devient.
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