Avant le sampling, avant les beats et le Bronx, il y avait le melhoun. Un flow travaillé, des récits de rue, des punchlines et une critique sociale… tout en darija. Ce qui fera le rap au XXè siècle, le melhoun le faisait déjà au XVè siècle.
En darija, dans la langue du quotidien, la poésie quittait les livres pour entrer dans la vie. Elle parlait d’amour, de réputation, de foi, de fierté. Elle racontait le Maroc tel qu’il se vivait. Deux syllabes pour des siècles d’histoire.
À LA UNE
« Melhoun »
QUAND LA LANGUE REFUSE DE SE SOUMETTRE
Littéralement, Melhoun signifie « infléchi » — comprenez qui refuse l’arabe classique pour parler la langue du peuple. Alors imaginez que vous êtes au XVe siècle et pendant que les élites écrivent en arabe classique, des poètes comme Sidi Kaddour El Alami1 (1741-1850) allongent des vers en darija sur l’amour, la vie, la spiritualité. Pas pour faire plus simple, non. Mais pour toucher le commerçant du souk, l’artisan du cuir, la femme au hammam. Pour que tous comprennent et retiennent (Qassida dar).

Ces légendes qui ont tout posé


Qassida
DES RÈGLES AVEC TOUTE LA LIBERTÉ DU MONDE
Au XVIIIᵉ siècle, Mohamed Cherif Ben Ali Ould Rzin (1742-1822), signe Chemâa, l’un des textes les plus subtils du melhoun, bâti autour d’une bougie. Trois voix s’y répondent. Le poète face à son art, la bougie qui éclaire en se consumant et l’abeille, modèle d’abnégation. Ces voix se confondent, on ne sait pas toujours qui parle et c’est là que le texte devient vertigineux. Aujourd’hui encore, sa profondeur demande une écoute attentive. Elle parle de transmission, de sacrifice et de lumière. De ce qui tient debout quand tout vacille.
LES FOURBERIES DE HOMAN
DEUX MÈRES, UN MARIAGE… ET UN DÉRAPAGE
Dans la médina de Meknès, une qassida met en scène Homan, jeune homme dont le destin matrimonial se joue dans un face-à-face savoureux entre deux mères stratèges. Du Molière version médina, porté par un ping-pong verbal d’une redoutable finesse.

Babouches neuves aux pieds, barbe impeccablement taillée chez le meilleur barbier du quartier, Homan rentre chez sa mère et lui lance
— Mère, trouve-moi une belle femme pour me marier. Pour elle, je dépenserai tout ce que je gagne, et même plus si Dieu me prête fortune.
Sans se faire prier, sa mère se présente chez la famille de la jeune fille et annonce qu’elle vient demander sa main au nom de son fils adoré. À partir de là, le récit bascule en comédie sociale.
— D’où viens-tu ?
— De la tribu de Sidi Mimoun.
— Parle-moi de ton fils.
— Mon fils ? Demande aux bouchers du quartier. Demande aux voisins. Tout le monde le connaît. Sa réputation parle pour lui.

Les ego s’observent, se provoquent, se mesurent. La mère de la future mariée étale ses alliances, polit ses lignées et clame les qualités de sa fille. Les références s’enchaînent, les appartenances s’affichent. Dans ce Maroc qui documente autant qu’il amuse, on croise les Chaouiya, on salue les Hmadcha, on affiche les réputations.
Finalement, le mariage est conclu et la fête s’annonce grandiose. Les étoffes défilent, les tables débordent, la musique monte… mais l’histoire dévie. Ce qu’elle réserve suffira à faire entrer Homan dans le panthéon du melhoun. Reprise par Haj Houcine Toulali, la qassida s’exprime avec une lucidité savoureuse qui traverse le temps.
DES VOIX JUIVES DANS LE MELHOUN
Le melhoun fait tout autant partie de l’histoire des Juifs marocains. Des poètes ont écrit du melhoun en arabe dialectal, parfois en hébreu, chantant dans les mêmes cercles, étudiant auprès des mêmes maîtres, transmettant les mêmes qassidas. Samy El Maghribi (El Kawi) Zohra El Fassia (Hak a mama) et Jacob Zerad (Belarej) sont des noms essentiels de cette histoire partagée.


Jusqu’aux années 60, cette tradition enrichissait le répertoire judéo-marocain. Lorsque de nombreuses familles juives marocaines émigrèrent, notamment vers Israël, la voix du melhoun voyagea avec elles. Elle continua d’exister dans la mémoire, dans les familles, dans des enregistrements devenus précieux. Aujourd’hui, elle trouve un souffle nouveau à travers des artistes tels Neta El Khayam (Muhal Nensah) et Maxime Karoutchi (Ya Rebbi ‘afou alina) en portent l’écho sur scène, avec des reprises qui réinstallent ces chants dans le présent et les font circuler entre générations et publics.


DE LA MÉMOIRE DU MELHOUN AU PATRIMOINE MONDIAL
Le melhoun change de dimension lorsqu’il quitte la seule transmission orale pour entrer dans un travail structuré de documentation. À partir de 1986, l’Académie du Royaume s’y engage. Trois volumes sont lancés par Mohamed El Fassi, puis l’encyclopédie en onze tomes dirigée par Abbas El Jirari vint fixer ses textes, ses noms, ses références.
Aujourd’hui, le melhoun change de public et s’installe sur des scènes plus ouvertes. Ta Ha (Lalla Ghita Moulati) prolonge la tradition et ancre la qassida dans son époque, sans la déformer. Sanaa Marahati (Laghzal Fatma) a changé de trajectoire professionnelle pour défendre cette mémoire sur scène.


Nabyla Maan (El Kawi) revisite le patrimoine avec élégance et l’emmène vers un paysage culturel plus large. On se souvient de sa scène avec Sami Yusuf au Festival des Musiques Sacrées de Fès, moment fort d’un dialogue entre héritage et ouverture.

Le melhoun voyage. Il se réinterprète à chaque voix qui s’y engage. Et chaque voix ajoute sa nuance à une histoire déjà longue. Et quand l’UNESCO l’inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2023, le message devient mondial. Cette poésie a valeur de patrimoine vivant.
Notes bas de page
- Sidi Kadour, qassida dar, interprétaion et contexte ↩︎
Journaliste lifestyle, passionnée par l’histoire, le voyage et l'automobile, Khadija Dinia explore le monde à travers ses routes, ses hôtels et ses visages, toujours en quête de sens. Première femme à présider le COTY Maroc (Car of the Year), elle raconte le Maroc dans sa beauté, avec la conviction que savoir d’où l’on vient aide à mieux comprendre ce que l’on devient.
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