À en croire mon ordinateur, j’ai été freelance, créatrice d’applications, développeuse informatique et collectionneuse de certifications professionnelles. Une carrière admirable dont je n’avais aucun souvenir.
Dimanche, 11 h 42.
Mon projet tenait en une phrase. Synchroniser mes mots de passe entre Chrome et Safari puis continuer ma journée. Le genre de truc qui vous prend cinq minutes. Normalement.
À 11 h 51, mon ordinateur affichait 115 comptes et un CV beaucoup plus ambitieux que le mien.
Upwork semblait persuadé que je préparais une carrière de freelance internationale. AppyPie attendait toujours l’application révolutionnaire que j’avais prévu de créer. GitHub m’avait inscrite parmi les développeurs et Credly détenait la preuve de compétences que je ne me souvenais pas avoir acquises. Cette femme avait du potentiel !
Elle avait surtout ouvert beaucoup de comptes.
Le premier me disait vaguement quelque chose. Le second, rien du tout. Au troisième, j’ai envisagé qu’une inconnue usurpait mon identité depuis des années. Elle portait mon nom, lançait régulièrement de nouveaux projets puis disparaissait entre deux connexions. Son manque de suivi m’a semblé presque familier.
Normal. C’était moi… et les 114 autres moi. On vivait en copropriété dans mon ordi.

Mes anciennes vies ont gardé mon adresse mail
14 h 18.
Mon CV continuait de s’étoffer. Comptes supprimés : Beaucoup. Anciennes personnalités retrouvées : Beaucoup trop. À l’époque, mon autre moi trouvait le temps de découvrir de nouveaux sites. Depuis, eux aussi ont fait leur chemin. Certains ont changé de logo, probablement de propriétaire, mais ils continuent toujours à prendre de mes nouvelles.
« Chère Didije, vous nous manquez. »
C’est mignon mais je ne sais toujours pas qui vous êtes.
Pour m’inscrire sur ces sites qui s’étaient invités dans mes vies, il m’avait suffi de cliquer sur « Continuer avec Google ». 2 clics et 3 secondes plus tard, j’étais des leurs. Pour en sortir, j’ai dû ouvrir les paramètres, trouver les paramètres des paramètres, discuter avec un chatbot et confirmer plusieurs fois que j’étais bien un être humain pleinement conscient de son acte.
Certains m’ont même demandé pourquoi je les quittais. J’ai hésité à répondre que je venais tout juste d’apprendre que nous étions ensemble.
Gmail se souvient mieux de moi que moi
Pour comprendre comment tous ces comptes avaient atterri là, je suis allée fouiller dans mes mails. Mauvaise idée pour ma productivité, excellente soirée pour l’archéologie. J’ai retrouvé celle qui écrivait avec des formules qu’elle n’oserait plus jamais utiliser. Celle qui envoyait des PowerPoint en pièces jointes, à l’époque bénie où l’humour avait un temps de chargement. Celle qui pensait que 25 Mo, c’était un fichier énorme. Le PowerPoint a disparu, son âme hante maintenant une vidéo verticale de 7 secondes sur Instagram.
La mienne ? Quelque part entre une vidéo abandonnée dans un dossier « À regarder plus tard » et un compte qui promet encore de me rendre bilingue en trois semaines.
23 h 06.
J’ai supprimé quelques comptes, quitté quelques sites et retrouvé des carrières que je n’avais jamais exercées. J’ai refermé mon ordi. Chrome et Safari, eux, n’étaient toujours pas synchronisés. Finalement, j’ai passé ma soirée à saluer toutes celles que j’avais été et sur les 115 moi, l’une finira bien par s’en occuper.
PS : Ne riez pas trop vite. Vous aussi, vous avez vos fantômes numériques. Un vieux CV où « maîtrise d’Internet » occupait fièrement toute une ligne. Des photos de vous envoyées en quatre mails intitulés « Partie 1 », « Partie 2 », « Partie 3 » et « Partie 4 ». Un « XOXO » adressé à quelqu’un qui reçoit aujourd’hui vos « Bien cordialement ». Allez voir. Vous trouverez plusieurs vous. Certains vous feront rire. D’autres comptent sur votre discrétion.
Journaliste lifestyle, passionnée par l’histoire, le voyage et l'automobile, Khadija Dinia explore le monde à travers ses routes, ses hôtels et ses visages, toujours en quête de sens. Première femme à présider le COTY Maroc (Car of the Year), elle raconte le Maroc dans sa beauté, avec la conviction que savoir d’où l’on vient aide à mieux comprendre ce que l’on devient.









