Casablanca change de skyline, de rythme, de génération. Mais au bout de la corniche, un rocher résiste…celui de Sidi Abderrahmane.
MINI-SOMMAIRE
Depuis des siècles, Sidi Abderrahmane demeure une boussole invisible à Casablanca. Un lieu inscrit dans la ville, habité depuis la préhistoire, traversé par le sacré, longtemps enfermé dans une zone d’ombre. Le temps ne l’a pas effacé. Et récemment, la ville lui a rendu sa dignité.
Sidi Abderrahmane, l’homme du retrait
Les récits transmis évoquent un homme pieux, tourné vers la prière et la méditation. Sans écrits, sans discours public, sans héritage consigné, sa trace s’est transmise par la mémoire. L’histoire, peu documentée, situe sa vie entre le XVe et le XVIIIe siècle. Une époque où la spiritualité soufie se vivait au plus près des gens, portée par la baraka. Son origine est souvent rattachée à l’Orient, notamment à Bagdad, alors grand centre spirituel et intellectuel. Quitter cet univers dense pour rejoindre les rives atlantiques du Maroc, à une époque où les voyages étaient longs et incertains, relève d’un geste radical. Un déplacement à la fois géographique et intérieur.

Le Maroc qu’il découvre est un territoire de passages, porté par des saints proches des gens, présents sans prêches ni leçons. Sidi Abderrahmane s’inscrit dans cette tradition, tout en choisissant une proximité vécue depuis le retrait. Le rocher s’impose alors comme une évidence. Un lieu nu, exposé au vent et à la mer, ouvert sur l’horizon. S’y tenir à l’écart du tumulte tout en restant accessible. Accueillir sans imposer. Guider sans enseigner.
Ceux qui viennent à lui ne cherchent pas des réponses formulées mais une présence. Un silence qui apaise. Une écoute sans jugement. Une philosophie qui se lit dans ce choix.

Après la disparition de Sidi Abderrahmane, le rocher entre dans une zone obscure. Sans écrits, la mémoire populaire prend le relais. La réputation de générosité et de bienveillance qui lui est attribuée traverse la ville. Un mausolée s’élève, porté par ceux qui veulent préserver sa mémoire.
Mais le silence se peuple de récits.
Quand le sacré se brouille
Isolé, battu par l’Atlantique, longtemps difficile d’accès, le rocher était d’abord un lieu de retrait. Du temps de Sidi Abderrahmane, les visiteurs venaient y chercher la baraka, le réconfort, parfois des réponses que le monde ordinaire ne donnait pas. Les récits rapportent que le saint homme guérissait, marchait sur l’eau, et que sa présence protégeait.
Avec le temps, ces histoires ont ouvert la porte à des usages plus ambigus. Rituels ésotériques, pratiques détournées. La figure du saint s’est brouillée, absorbée par des lectures qui ne lui appartenaient plus du tout.

Cette période a duré si longtemps que notre génération n’a connu le rocher qu’à travers ce prisme. Un lieu insalubre, associé aux dérives, à des pratiques inquiétantes, à une atmosphère qui tenait à distance. Pour beaucoup, c’était devenu presque une fatalité. On n’y allait pas. On évitait.
Un site plus ancien que son histoire
Au-delà du mausolée, le rocher raconte une histoire plus lointaine. Les formations rocheuses, sa configuration et les observations géologiques et archéologiques suggèrent une fréquentation plus ancienne. Les recherches archéologiques et paléontologiques menées sur le site ont permis de lire une partie essentielle de la préhistoire marocaine. Le rocher de Sidi Abderrahmane s’inscrit dans cette chronologie lointaine, celle des premiers peuplements humains sur la façade atlantique. Le sacré s’est greffé sur un lieu déjà habité.
Aujourd’hui, Sidi Abderrahmane ne se réduit plus à une seule lecture.
Quand Casablanca retrouve son rocher
Casablanca s’est étendue, a aménagé sa corniche, redessiné son littoral. Ce qui était à l’écart est redevenu visible. Le 12 janvier 2023 marque un tournant. Sous l’impulsion de Mohamed Mhidia, wali de la région Casablanca-Settat, les constructions illégales et les pratiques frauduleuses disparaissent enfin. Un geste rare, longtemps évité. Le mausolée, lui, reste intact. Le respect du lieu est total.
Les Casablancais retrouvent leur rocher. Pas celui d’un saint figé dans le passé, mais un site qui rappelle qu’avant la vitesse et les aménagements, il existait des lieux où l’on venait se taire, regarder, ressentir. Peut-être l’un des biens les plus rares qu’une ville moderne puisse encore préserver.
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Journaliste lifestyle, passionnée par l’histoire, le voyage et l'automobile, Khadija Dinia explore le monde à travers ses routes, ses hôtels et ses visages, toujours en quête de sens. Première femme à présider le COTY Maroc (Car of the Year), elle raconte le Maroc dans sa beauté, avec la conviction que savoir d’où l’on vient aide à mieux comprendre ce que l’on devient.









