Depuis huit siècles, Wa la ghaliba illa Allah traverse les murs de l’Alhambra comme un refrain impossible à faire taire. La formule y serait gravée plus de 5 000 fois. 1 Derrière ces quatre mots, trois lectures s’affrontent. Chacune raconte une histoire.
Vous avez visité l’Alhambra sans les remarquer ? On vous pardonne. Entre les patios, les fontaines, les plafonds sculptés et Grenade qui s’étale en contrebas, vos yeux ont déjà un programme très chargé. Mais cette fois, regardez bien les murs. Wa la ghaliba illa Allah 2 apparaît sur les arcs, les blasons, les rosaces, les murs. Elle se glisse dans les motifs géométriques au point de finir par ressembler elle-même à un décor. Et pourtant, ceux qui ont raconté l’Alhambra l’ont souvent laissée dans le décor. Mais une fois repérée, impossible de ne plus la voir.

Chateaubriand a célébré Grenade et fait de l’Alhambra le décor du Dernier Abencérage. Amin Maalouf nous a raconté Al Andalus à travers les yeux de Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain. Hassan al-Wazzan lui-même ne la mentionne pas dans ses œuvres. Même les guides touristiques s’attardent rarement sur son histoire.
Pour trouver le récit qui va contribuer à sa légende, il faut suivre un autre écrivain. Un Américain qui, lui, a carrément posé ses valises dans le palais.
Dans cet article


Washington Irving.
En 1829, l’écrivain et diplomate américain séjourne à l’Alhambra. Trois ans plus tard, il publie Tales of the Alhambra et ce qu’il y raconte va largement contribuer à la légende de Wa la ghaliba illa Allah. À première vue, l’histoire est formidable. Jusqu’à ce qu’un détail vienne tout compliquer.



Le prix à payer pour sauver Grenade
Pour comprendre, il faut quitter Irving et remonter près de six siècles en arrière.
En 1246, Ferdinand III de Castille assiège Jaén, musulmane sous l’autorité de Mohammed Ier Al-Ghâlib Ibn Al-Ahmar. Le souverain comprend qu’il pourra difficilement la conserver. Il négocie, cède la ville et accepte de verser un tribut au roi castillan. Il s’engage également à lui fournir une aide militaire.3 Pour les Castillans, Mohammed Ier serait devenu le vassal de Ferdinand III. Les chroniqueurs arabes parlent plutôt d’un accord. Dans les deux cas, Grenade obtient le temps et la paix dont elle a besoin.4

Deux ans plus tard, l’histoire se répète lorsque Ferdinand III assiège une autre ville musulmane. Cette fois, Mohamed Ier envoie ses hommes combattre aux côtés des Castillans. Séville tombe en 1248. Grenade est préservée et la dynastie qu’il vient de fonder régnera encore près de deux siècles et demi. Vu de Séville, l’histoire raconte évidemment autre chose 5. Et c’est précisément là que commence la légende de Wa la ghaliba illa Allah.
Le vainqueur que tout le monde aurait acclamé
C’est ici que l’histoire devient trop parfaite.
Après la chute de Séville, Mohammed Ier rentre à Grenade. Selon le récit popularisé par Washington Irving, la foule l’accueille en héros et l’acclame.
Al-Ghalib ! Le vainqueur ! 6
Mohammed Ier aurait alors répondu par ces quatre mots
Wa la ghaliba illa Allah. « Il n’y a de vainqueur qu’Allah. »
Une réponse d’humilité qui serait devenue la devise des Nasrides. L’histoire est belle. Un peu trop même. Car quelque chose dérange. Qui célèbrerait une telle victoire ? Séville, musulmane, vient de tomber aux mains de Ferdinand III et Mohammed Ier aurait lui-même participé à sa conquête. Irving ajoute lui-même un détail troublant. Dans son récit, le souverain revient de Séville triste et préoccupé.7 Alors que racontent vraiment ces quatre mots ?
Première piste, l’humilité du vainqueur
C’est la version la plus connue et celle qu’Irving contribue à populariser. Face à une foule qui l’acclame, Mohammed Ier refuse de s’attribuer la victoire. Le seul vainqueur est Allah. Wa la ghaliba illa Allah devient alors une profession d’humilité. Le souverain place son pouvoir sous celui de Dieu. Une lecture qui colle à l’usage qu’en feront les Nasrides puisque la formule apparaîtra sur leurs monnaies 8, leurs blasons et partout dans l’Alhambra.
Mais une autre lecture est possible. Beaucoup moins glorieuse.

Deuxième piste, la culpabilité du vainqueur ?
Et si en réalité, Wa la ghaliba illa Allah exprimait un sentiment de culpabilité ? Pour préserver Grenade, Mohammed Ier a pactisé avec Ferdinand III. Son royaume est sauf, oui mais à quel prix ? Irving lui-même le fait rentrer « triste et préoccupé » et qualifie d’« humiliant » le service militaire imposé au souverain musulman et à ses hommes.9 Dans cette lecture, Wa la ghaliba illa Allah sonne moins comme un cri de victoire. Répétée ensuite sur les murs de l’Alhambra, la formule pourrait aussi se lire comme le rappel d’un choix politique douloureux. Et peut-être d’un pardon demandé à Dieu.
Troisième piste, et si la formule existait déjà ?
Retour en 1195, l’année même de la naissance du souverain. Une partie d’Al Andalus est alors sous l’autorité des Almohades10. À Alarcos, leur calife Yacoub al-Mansour inflige une lourde défaite à Alphonse VIII de Castille. Plus d’un siècle après la bataille, Ibn Abī Zarʿ11 raconte dans le Rawḍ al-Qirṭās qu’une bannière blanche des Almohades portait déjà Wa la ghaliba illa Allah.

Impossible d’en faire un témoin direct mais son récit ouvre une autre piste. La formule pourrait avoir circulé dans l’univers almohade bien avant de devenir une devise des Nasrides. Quant à la fameuse scène du retour de Séville ? Elle devient forcément plus incertaine. Peut-être bien qu’Irving cherchait-il lui aussi à raconter une histoire autour de cette formule que l’Histoire n’a pas rapportée. Peut-être bien que Mohammed Ier n’avait jamais inventé cette formule mais ce qui est certain c’est que sa dynastie allait la faire entrer dans l’Histoire. Huit siècles plus tard, Wa la ghaliba illa Allah est toujours là, gravée sur les murs de l’Alhambra.







Notes
- Le chiffre de 5 000 reste sans décompte officiel identifié. Le Patronato de la Alhambra confirme toutefois que la devise nasride est l’inscription dynastique la plus présente dans le palais ↩︎
- ولا غالب إلا الله • Wa la ghaliba illa Allah • Nul vainqueur si ce n’est Allah. ↩︎
- Les sources divergent sur la nature du pacte de Jaén de 1246. Les Castillans parlent de vassalité, de tribut et d’aide militaire tandis que les sources arabes évoquent un accord de paix. Voir Alejandro García Sanjuán, « Consideraciones sobre el pacto de Jaén de 1246 », Sevilla 1248, 2000, pp. 715-724. ↩︎
- À Arjona, en Andalousie, Mohammed Ibn al-Ahmar est proclamé émir en 1232. Six ans plus tard, Grenade se rallie à lui. Il en fait sa capitale et ouvre le chapitre de la dynastie nasride. Sur la colline de la Sabika, où se dressent déjà d’anciennes fortifications, il lance les travaux qui donneront naissance à l’Alhambra nasride. ↩︎
- Les sources divergent sur la participation de Mohammed Ier au siège de Séville. Certaines la taisent tandis qu’al-Maqqari et Ibn Khaldoun l’évoquent. Voir Alejandro García Sanjuán, « Consideraciones sobre el pacto de Jaén de 1246 », Sevilla 1248, 2000, pp. 717-719 ↩︎
- Dans la tradition d’Al Andalus et du Maroc, un roi victorieux est appelé Al Mansour et non Al Ghalib. ↩︎
- Irving rapporte cette scène dans « Alhamar, the Founder of the Alhambra », dans Tales of the Alhambra, sans en préciser la source. ↩︎
- Wa la ghaliba illa Allah est attestée sur les monnaies nasrides dès le règne de Mohammed Ier et devient la devise de la dynastie. Source, Patronato de la Alhambra y Generalife. ↩︎
- Irving décrit la campagne de Séville comme « humiliating » et Mohammed Ier revenant « sad and full of care ». Lire LE FONDATEUR DE L’ALHAMBRA dans Project Gutenberg ↩︎
- Grande dynastie berbère musulmane qui règne depuis Marrakech sur une partie du Maghreb et de la péninsule Ibérique ↩︎
- Ibn Abī Zarʿ, chroniqueur marocain du XIVᵉ siècle, ↩︎
Journaliste lifestyle, passionnée par l’histoire, le voyage et l'automobile, Khadija Dinia explore le monde à travers ses routes, ses hôtels et ses visages, toujours en quête de sens. Première femme à présider le COTY Maroc (Car of the Year), elle raconte le Maroc dans sa beauté, avec la conviction que savoir d’où l’on vient aide à mieux comprendre ce que l’on devient.









