Les Dinia venaient de Dénia. Les Cortbi de Cordoue. Vargas est devenu Bargach et Molina, Mouline. Derrière ces noms de famille andalous, se cache un chapitre fascinant de notre histoire.
On les appelle les Andalous. Comme s’ils étaient arrivés tous ensemble un beau matin. Pourtant, leur histoire au Maroc s’écrit par vagues successives. Dès 818, des familles chassées de Cordoue traversent le détroit et trouvent refuge à Fès. D’autres suivront à mesure que les royaumes chrétiens gagnent du terrain dans la péninsule ibérique.
1492. Grenade tombe. En 1609, Philippe III décrète l’expulsion des Morisques. Des milliers de familles prennent alors le chemin de l’exil.
De Fès 1 à Tétouan, de Salé à Rabat, leur empreinte s’inscrit dans les maisons, les jardins, les assiettes, le mobilier, les bijoux, la musique. Et parfois jusque dans nos noms.
DANS CET ARTICLE
818, Cordoue s’exile à Fès
Lorsque Grenade tombe en 1492, des Andalous vivent déjà à Fès depuis près de sept siècles. Pour comprendre leur arrivée, il faut revenir à Cordoue au début du 9ᵉ siècle. La tension monte entre une partie de la population et l’émir Al-Hakam Ier. Fiscalité, autorité du pouvoir et mécontentement populaire alimentent la contestation. En 818, la colère finit par éclater dans le faubourg d’al-Rabad. Ses habitants se soulèvent contre le pouvoir. La répression est violente. Le quartier est incendié, des habitants sont tués et les survivants sont contraints à l’exil. L’épisode restera connu comme la révolte du Faubourg.2

Une partie des exilés traverse alors le détroit et gagne Fès. Artisans, commerçants et lettrés s’installent sur la rive droite de l’oued. Elle prendra leur nom, Adwat al-Andalus, la rive des Andalous. En 859, leur présence laisse une autre trace appelée à traverser les siècles. Maryam al-Fihriya, sœur de Fatima al-Fihriya, fonde la mosquée des Andalous avec la contribution de familles venues d’Al Andalus. Agrandie et remaniée par les dynasties suivantes, elle est toujours là, plus de onze siècles plus tard.3

Cette histoire a aussi voyagé dans les noms. Gharnati renvoie à Grenade, Andaloussi à Al-Andalus. Les Ibn Ridwan, famille de lettrés présente à Grenade, Malaga puis Fès, ont même laissé leur nom dans la ville avec Derb Rdaouna. Derrière ces patronymes se dessinent de véritables histoires de famille et celle des Bensouda en est une.
Au 14ᵉ siècle, Abou al-Qacem Mohammed Ibn Souda 4, venu de Grenade, s’établit à Fès où il devient secrétaire à la cour mérinide. Lettré et connaisseur en médecine, il ouvre une longue histoire familiale dans la ville. Ses descendants compteront des savants, des juristes et des cadis. Au 18ᵉ siècle, Mohammed Taoudi Ibn Souda, devient Cheikh al-Jamaâ à Fès. Juriste, spécialiste du hadith et enseignant, il étudie à Médine puis au Caire où il enseigne le Muwatta à Al-Azhar. De retour à Fès, il est chargé de réformer l’enseignement à la Qarawiyyin en 1788 et devient l’une des plus grandes figures intellectuelles de son époque.
1492, Grenade traverse le détroit
Ali Al-Mandari n’attend pas la chute de Grenade pour traverser le détroit. Vers 1484-1485, alors que les Rois catholiques avancent dans le royaume nasride, l’ancien commandant de la forteresse de Píñar quitte la péninsule avec plusieurs familles andalouses et prend la direction du nord du Maroc.5 Tétouan, alors largement en ruines, devient leur point d’ancrage. Al-Mandari entreprend alors de rebâtir et fortifier la ville.

En 1492, quand Grenade tombe, les arrivées s’intensifient. Les familles s’installent, les métiers reprennent et Tétouan se reconstruit peu à peu avec cette nouvelle population venue d’Al-Andalus. Certains noms racontent encore cette histoire. Salas, Torres, Dellero, Paez, Sordo… 6 La médina, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, en garde aussi la trace dans son architecture.7

1609, les Morisques gagnent le Bouregreg
En 1609, Felipe III décrète l’expulsion des Morisques. Des milliers de familles sont contraintes d’abandonner leurs maisons, leurs biens et des terres où certaines vivaient depuis des générations. L’exil est brutal. Sur les routes et pendant les traversées, certains sont dépouillés, persécutés ou tués. Tous n’arriveront jamais sur l’autre rive.




Parmi ceux qui trouvent refuge au Maroc, un groupe va particulièrement marquer l’histoire de Rabat et du Bouregreg. Ils viennent d’Hornachos, en Estrémadure, s’installent sur la rive qui deviendra la médina de Rabat, reprennent leurs métiers et reconstruisent leur vie. Dès 1610, ils participent à l’édification de près de 1,4 kilomètre de fortifications. Quatre siècles plus tard, la muraille andalouse est toujours là, de Bab El Had jusqu’à la falaise dominant le Bouregreg.8

Dinia, Bargach, Mouline… l’histoire dans les noms
À Rabat, cette histoire se lit beaucoup dans les noms de famille. Le nom Dinia nous ramène à Dénia, ville portuaire de la côte valencienne. Lors de sa transcription, le son « é », sans équivalent direct dans l’écriture arabe, devient « i ». Les gens venus de Dénia deviennent ainsi les Dinia.
Au 19ᵉ siècle, Ali ben Ahmed Dinia devient cadi de Rabat. Magistrat, savant et auteur, il écrit aussi bien sur les textes religieux que sur les mathématiques. Et l’histoire lui réserve un joli détour. En 1877-78, le Makhzen l’envoie en mission… en Espagne. Son fils, Mohammed ben Ali Dinia
Au 19ᵉ siècle, Ali ben Ahmed Dinia devient cadi de Rabat. Magistrat, savant et auteur, il écrit aussi bien sur les textes religieux que sur les mathématiques. Et l’histoire lui réserve un joli détour. En 1877-78, le Makhzen l’envoie en mission… en Espagne. Son fils, Mohammed ben Ali Dinia 9 devient à son tour une figure de la vie intellectuelle rbatie. Historien et lettré, il laisse de nombreux manuscrits, dont un ouvrage consacré aux savants et hommes pieux de Rabat.
Conservés dans la famille pendant plusieurs générations et conformément à la wassiya familiale qui prévoyait qu’ils soient transmis sans jamais être vendus ni donner lieu à un quelconque profit, ces manuscrits ont récemment fait l’objet d’une donation à l’association Ribat Al Fath par les descendants du cadi Ali Dinia. La famille a aussi laissé sa trace dans la géographie de la capitale. À Souissi, une rue porte toujours le nom du Cadi Ali Dinia.

Parmi les Hornacheros installés sur le Bouregreg, un nom nous ramène directement en Estrémadure. Celui d’Ibrahim Vargas. Au début du 17ᵉ siècle, il devient l’une des figures politiques de la communauté et s’établit avec les siens dans la kasbah qui domine l’embouchure du fleuve. Héritée des Almohades, la forteresse est restaurée et renforcée par les nouveaux arrivants. Elle ne prendra que bien plus tard le nom de Kasbah des Oudayas. Vargas devient donc Bargach et à ce jour, la famille conserve encore un arbre généalogique retraçant sa branche espagnole.10
Ailleurs, certains patronymes gardent la trace d’une ville d’origine. Cortbi mène à Cordoue, Chbili à Séville, Runda à Ronda, Fenjiro à Fuengirola et Malqi à Málaga. D’autres ont davantage changé en chemin. Jesus devient Guessous, Molina devient Mouline et Olivares, Loubaris.11
Chez les Karakchou, on peut même pousser la porte. Descendants des Carrasco, arrivés d’Espagne au début du 17ᵉ siècle, ils deviennent commerçants à Rabat. Au 18ᵉ siècle, la famille fait construire une demeure dans la médina. Dar Karrakchou est toujours là. Elle figure aujourd’hui parmi les demeures historiques recensées dans le dossier patrimonial de Rabat auprès de l’UNESCO. 12
Des familles andalouses au mouvement national
L’héritage andalou croise une autre page de l’histoire marocaine. Au début du 20ᵉ siècle, Abdessalam Bennouna, issu d’une ancienne famille andalouse, devient l’un des précurseurs du mouvement national dans le Nord. Il crée des écoles, développe la presse arabe et fait de l’éducation et de la réforme des instruments d’émancipation 13. Autour de lui se forme une nouvelle génération de nationalistes tétouanais.


Parmi eux, Abdelkhalek Torres. Né en 1910 dans une famille d’origine morisque appartenant à la bourgeoisie de la ville. Il devient l’une des principales figures du mouvement national dans la zone sous protectorat espagnol. Enseignant, journaliste puis dirigeant politique, il porte la revendication indépendantiste dans le Nord. Le 14 février 1943, Abdelkhalek Torres signe avec Mohamed El Mekki Naciri un manifeste réclamant l’indépendance du Maroc, près d’un an avant celui du 11 janvier 1944 14. Ses ancêtres avaient quitté l’Espagne pour Tétouan. Trois siècles plus tard, Torres défendait l’indépendance du Maroc face au pouvoir colonial espagnol.
Ce qui nous reste après des siècles
Le plus étonnant est peut-être là. Avec le temps, ces noms ont cessé de raconter un départ. Ils racontent désormais une appartenance. Personne ne les prononce aujourd’hui comme des noms venus d’ailleurs. Ils font partie de l’histoire marocaine et conservent pourtant, dans quelques lettres, la trace d’une terre quittée, d’une langue qui change et de siècles de migrations. Et vous, avez-vous déjà pensé à tout ce que votre nom a dû traverser avant d’arriver jusqu’à vous ?
Alors, votre nom de famille vient-il d’Al-Andalus ?
À vous de chercher. Plusieurs travaux consacrés aux familles d’origine andalouse installées au Maroc recensent des patronymes encore portés aujourd’hui. Le vôtre est peut-être dans cette liste. 15
A | Abbad · Achour · Alioua · Andaloussi · El Amri · B | Baïna (Baena) · Baïz · Balafrej (Palafres) · Balansiano (Valenciano) · Bargach (Vargas) · Belhaj · Belkahia · Benabdallah (Velez de Benaudalla) · Benamar · Benbrahim · Bendahaq · Bendouro · Bendyef · Benhsain · Benjelloun · Benkaddour · Benmessaoud · Bennis · Bennouna · Benqsaba · Bensaid · Bensouda · Bentaher · Bentouja (Pantoja) · Benyoussef · Bera (Pira) · Berbich (Barbes) · Beribri (Baraibar) · Berrada · Berrado (Prado) · Berrajaâ · Biezzar · Bisser · Bitaouri · Blidi · Bono (Bueno) · Bouâllaga · Boujendar · Bribri · Bricha · Briji · Britel ·
C | Chbili (Séville) · Chechteri · Chekkouri · Chentiak (Santiago) · Cherqi · Chiadmi · Chkalante (Escalante), Cortbi / Qortobi (Cordoue) · D | Daânoune (Deanun) · Dabila (Davila) · Dakka · Daqqaq · Dias (Diaz) · Dellero · Dinia (Dénia) · Doghmi · Dominko (Domingo) · Douk (Duque) · E | Ennadir · F | Faraj · Farchado (Fajardo) · Fenjiro (Fuengirola) · Fenqach (Venegas) · Florich (Flores) · G | Gazoulit (Gazules) · Ghandour · Ghannam · Gharbi · Gharnati (Grenade) · Gheziyel · Golyat · Guedira · Guemra · Guessous (Jesus) ·
H | Haddad · Hafi · Hajoui · Hamri · Hassain · Hiro · I | El Imani · J | Jazouli · Jebro · Jnyen · Jorio (Osorio) · K | Kandroun (Calderon) · Karrakchou (Carrasco) · Khales · Kilito (Querido) · Kouindi · Krari · Kriem · Krispo (Crespo) · M | Maâmouri · Maghraoui (Almagro) · Malqi (Malaga) · Mansinech · Maras · Marsil (Marcelo) · Matjinouch · Mbirko · Meddoun · Meninich · Mesnaoui · Miras · Molato · Moreno · Mouaq · Moudden · Mouline (Molina) · Mourssi (Murcia) · O | El Oufir · Ouzzahra ·
P | Palambo (Palombo) · Palamino (Palomino) · Palissio (Palacio) · Pires (Perez) · Piro · Q | Qamarada (Camarada) · Qarqouri · Qasri · Qestali · Qoria R | Raiss(i) (Reyes) · Reghay · Rifai · Ringa · Rkyek · Rokso · Ronda · Rondi · Rouan (Roán) · Rouass · Roudies (Rodriguez) · S | Sahli · Salas · Sallami · Sayeh · Scordos · Sebbata (Zapata) · Sehimi · Semmar · Siroun · Slaitan · Sondal · T | Tamouro (Chamorro) · Tefor · Tekko · Tkito (Chiquito) · Tobi · Torres · Touerto · Tounsi · Tredano (Toledano) · Y | Yabouri Z | Zebdi · Zkik · Zott · Ztot · Zreda
Notes
- Mohamed El Khatib-Boujibar, « Les Andalous de Fès », IEMed, Focus, 2025, sur l’installation à Fès des exilés de Cordoue après la révolte de 818 ↩︎
- Évariste Lévi-Provençal, Histoire de l’Espagne musulmane, tome I, Maisonneuve & Larose. L’historien revient sur la révolte du faubourg de Cordoue sous Al-Hakam Ier, sa répression et l’exil d’une partie des habitants ↩︎
- Museum With No Frontiers, Andalusian Mosque, Fez. La base patrimoniale date de 859 la fondation de la mosquée des Andalous par Maryam al-Fihriya et retrace ses transformations au fil des dynasties. ↩︎
- Ministère des Habous et des Affaires islamiques, Daouat Al Haq, « أسرة ابن سودة العلمية ». ↩︎
- Miguel Martínez-Monedero et Jaime Vergara-Muñoz, « Estudio constructivo y formal de las puertas monumentales de la medina de Tetuán », Arqueología de la Arquitectura, CSIC, 2022. L’étude documente l’arrivée d’Ali Al-Mandari à Tétouan vers 1485 et son rôle dans la reconstruction de la ville. ↩︎
- Mohammed Daoud, ‘Ā’ilāt Tiṭwān (Les familles de Tétouan). Ses recherches recensent notamment Torres et Salas parmi les anciennes familles tétouanaises d’origine andalouses. ↩︎
- UNESCO, Médina de Tétouan (ancienne Titawin), Centre du patrimoine mondial. La notice rappelle la reconstruction de Tétouan par les réfugiés andalous et leur influence durable sur l’architecture de la médina. ↩︎
- Safaa Monqid, « Les Morisques et l’édification de la ville de Rabat », Cahiers de la Méditerranée, n°79, 2009. L’étude documente l’installation des Morisques sur le Bouregreg et l’édification, dès 1610, d’une muraille d’environ 1 400 mètres. ↩︎
- Mohammed ben Ali Dinia est notamment l’auteur de Majâlis al-Inbisât bi-charh tarâjim ‘ulamâ’ wa sulahâ’ al-Ribât, consacré aux biographies de savants et hommes pieux de Rabat. Il est également cité comme auteur de plusieurs écrits religieux ↩︎
- José María Martínez Alonso, El español en el mundo. Anuario 2020, Instituto Cervantes, mentionne la transformation du patronyme Vargas en Bargach, une origine que Mohammed Bargach documente également dans TelQuel à travers l’arbre généalogique conservé par sa famille. ↩︎
- Mouna Hachim, Dictionnaire des noms de famille du Maroc, nouvelle édition, Éditions Le Fennec, Casablanca. ↩︎
- UNESCO, Rabat, capitale moderne et ville historique : un patrimoine en partage, dossier d’inscription au patrimoine mondial. Dar Karrakchou y est recensée parmi les demeures historiques de la médina et associée à une famille de commerçants d’origine andalouse. ↩︎
- Hassan Aourid, « Abdessalam Bennouna, le père du nationalisme », Zamane, 2020. ↩︎
- Mostafa Bouaziz, « Le manifeste occulté », Zamane, 2020. ↩︎
- Cette liste rassemble des familles marocaines rattachées à Al-Andalus dans les sources consultées. Tous les patronymes n’ont pas une racine espagnole. Lorsque le nom d’origine ou la ville dont ils sont issus est documenté, nous l’indiquons entre parenthèses. ↩︎
Journaliste lifestyle, passionnée par l’histoire, le voyage et l'automobile, Khadija Dinia explore le monde à travers ses routes, ses hôtels et ses visages, toujours en quête de sens. Première femme à présider le COTY Maroc (Car of the Year), elle raconte le Maroc dans sa beauté, avec la conviction que savoir d’où l’on vient aide à mieux comprendre ce que l’on devient.









