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KAN YAMAKAN… CE JOUR QU’ON APPELLE ACHOURA

KAN YAMAKAN… CE JOUR QU’ON APPELLE ACHOURA

ACHOURA MAROC histoire KAN YAMAKAN… CE JOUR QU’ON APPELLE ACHOURA

Pendant Achoura, on laisse nos enfants jouer, nous asperger d’eau et secouer les tambourins. Mais leur a t-on déjà raconté l’origine de cette fête ? Que Achoura, c’est aussi Karbala, c’est Moïse, c’est le deuil et c’est la vie. Et si on reprenait l’histoire ?


Achoura vient du mot arabe achara1 — dix, 10è jour du mois de moharram et 1er mois du calendrier musulman. Mais cette date était sacrée bien avant l’Islam. On raconte qu’à Yathrib2, les juifs jeûnaient déjà en souvenir du jour où Dieu ouvrit un passage dans la mer pour Moïse et son peuple. En s’installant dans la ville, Le Prophète Mohammed ﷺ, reconnut la force de cette pratique. Il jeûna et recommanda à ses compagnons d’en faire autant. Plus tard, il proposa d’ajouter un jour avant ou après afin de distinguer la tradition musulmane de la tradition juive. Depuis, le jeûne de Achoura est considéré comme un moyen d’effacer les fautes mineures de l’année écoulée. Mais aussi, un jour de gratitude, de prière et d’aumône.


Le drame de Karbala


Mais Achoura porte aussi une douleur. Un événement tragique, survint cinquante ans après la mort du Prophète ﷺ. Le 10 moharram de l’an 680, sur les terres sèches de Karbala en Irak, l’imam Hussein — petit-fils du Prophète3 ﷺ — sa famille et quelques compagnons se retrouvèrent encerclés par l’armée du calife Yazid4, désigné comme chef des musulmans de manière héréditaire. Hussein qui défendait l’idée d’un islam juste, sans corruption, fidèle à l’esprit de son grand-père, savait que sa position lui coûterait la vie mais refusa de prêter allégeance. Épuisés et privés d’eau depuis plusieurs jours, lui, son fils, son demi-frère et ses proches combattirent malgré tout, mais moururent ce jour-là, armes à la main. Leurs corps furent sauvagement mutilés. Femmes et enfants furent faits prisonniers. Ce massacre bouleversa les musulmans et devint le cœur du chiisme. Depuis, les musulmans chiites5, vivent Achoura comme un jour de deuil. Ils s’habillent de noir, pleurent et rejouent le drame en récitant la dernière prière de Hussein. Certains se flagellent. Hussein est devenu le symbole éternel de la résistance face à l’injustice.

Cette histoire, reconnue également par les sunnites, n’est pas commémorée publiquement. Bien que cette histoire soit également reconnue par les sunnites6, elle n’est pas commémorée publiquement. Achoura demeure un jour sacré mais sans processions ni mise en scène du deuil.


Au Maroc, Achoura c’est…


Achoura au Maroc n’est ni un jour de jeûne obligatoire, ni un jour de deuil collectif. C’est un jour populaire, joyeux et respecté. On le vit à notre manière On sort la zakat7, on achète des jouets aux enfants, on remplit leurs tirelires. Non pas qu’on y soit obligés mais parce que les enfants doivent être heureux ce jour là. Certains disent même qu’on ne doit ni les gronder, ni les punir. Achoura est leur fête.

D’un autre côté, c’est la haute saison des marchands de fakia. On leur achète des figues sèches, des dattes, des noix, des amandes, des pois chiches grillés… On en remplit les plateaux qu’on partage en famille. Et au milieu de tout ça, il y a du sucre. Beaucoup de sucre. Des bonbons, des dragées, des chewing-gums, parfois même des chocolats de grandes maisons. Les familles n’ont pas toutes les mêmes moyens, mais ce qui compte, c’est le goût, pas le prix. Ce mélange sucré-salé, personne ne sait vraiment ce qu’il signifie… Mais il est là et il fait le bonheur des petits.

L’esprit d’Achoura est encore plus fort chez les familles nombreuses. Dans ces maisons, les femmes de tous âges se regroupent. Elles sortent les bendirs, les taârijas, chantent, tapent en rythme, rient fort. On ne parle pas de transe, mais d’un vrai moment d’énergie partagée. Et soudain, l’une se lève. Puis une autre. Et elles entonnent : “Achouri, Achouri, ʿalik dallit chaʿouri !”8 Les enfants reprennent le refrain en tapant dans les mains. C’est joyeux, c’est vivant. C’est Achoura.

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Dans certains quartiers populaires et dans les villages, l’esprit de Achoura est plus visible. Les enfants sortent dans les rues. Ils chantent, frappent aux portes. On leur donne des bonbons. Ils s’aspergent d’eau, parfois même les adultes y passent. Mais personne ne s’en fâche. Tout le monde se prend au jeu. Les sons des bendirs et des tambourins fusent les tambourins C’est ça aussi, l’esprit d’Achoura, une fête où l’on rit ensemble, où les petits prennent plus de place et où les grands laissent faire.

Le soir, on allume un feu qu’on regarde brûler. Aujourd’hui les pétards (pourtant interdits) ont remplacé cette ancienne coutume. Les anciens disent que c’est pour purifier l’année à venir ou encore éloigner les mauvais esprits. Est-ce un vieux rite amazigh ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Tant que ça apporte de la joie, alors on continue.

image 4 KAN YAMAKAN… CE JOUR QU’ON APPELLE ACHOURA

Finalement, Achoura ne s’explique pas vraiment. Ses histoires sont multiples et malgré leurs différences, elles tissent un lien commun.
Et si on y tient autant, c’est peut-être pour tout ce qu’elles rassemblent.


Notes de bas de page

  1. Achoura vient du mot arabe ʿashara (عشرة), qui signifie « dix ». Ce jour correspond au dixième jour du mois de moharram, dans le calendrier hégirien. ↩︎
  2. Yathrib est l’ancien nom de la ville de Médine, avant l’arrivée du Prophète Mohammed ﷺ. C’est là que s’est déroulée l’Hégire et que les premières communautés musulmanes se sont établies. ↩︎
  3. L’imam Hussein ibn Ali est le petit-fils du Prophète Mohammed ﷺ. Il est le fils de Ali ibn Abi Talib et de Fatima Zahra, la fille du Prophète. ↩︎
  4. Yazid Ier (647–683) était le fils de Muawiya Ier, fondateur de la dynastie omeyyade. Lors de son vivant, Muawiya désigne son fils comme successeur, rompant ainsi avec la tradition des premiers califes élus (Abu Bakr, Omar, Othman, Ali). C’est la première fois que le pouvoir musulman devient héréditaire, sur un modèle dynastique calqué sur les empires byzantin et perse. Ce choix fait scandale à l’époque : Yazid n’a pas la réputation d’être pieux ni juste. Pour les sunnites, son rôle est critiqué, notamment pour sa responsabilité dans la tragédie de Karbala. ↩︎
  5. Les chiites forment l’un des deux grands courants de l’islam. Ils reconnaissent Ali et ses descendants comme les seuls imams légitimes et commémorent chaque année la mort de l’imam Hussein à Achoura. ↩︎
  6. Les sunnites représentent la majorité des musulmans dans le monde. Ils reconnaissent les quatre premiers califes (Abou Bakr, Omar, Othman, Ali) et ne commémorent pas publiquement la mort de l’imam Hussein, bien qu’ils reconnaissent l’événement. ↩︎
  7. La zakat est l’aumône obligatoire dans l’islam. Elle fait partie des cinq piliers et vise à soutenir les plus démunis. ↩︎
  8. Ce chant évoque de manière symbolique la chevelure, les mèches, peut-être en lien avec une ancienne croyance populaire selon laquelle il serait bénéfique de couper un peu les cheveux des enfants pendant Achoura — une manière de marquer le changement, renouveler les vœux de santé, grandir en paix. Cette pratique est encore présente dans certaines familles, surtout en milieu rural. Le sens profond du chant est flou — comme beaucoup de traditions orales — mais il reste un repère affectif, transmis de génération en génération, sans explication formelle. ↩︎
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Rédactrice en Chef à  | kdinia@gmail.com |  Plus de publications

Journaliste lifestyle, passionnée par l’histoire, le voyage et l'automobile, Khadija Dinia explore le monde à travers ses routes, ses hôtels et ses visages, toujours en quête de sens. Première femme à présider le COTY Maroc (Car of the Year), elle raconte le Maroc dans sa beauté, avec la conviction que savoir d’où l’on vient aide à mieux comprendre ce que l’on devient.

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