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COMPRENDRE LA TIJANIYA : HISTOIRE, PRATIQUES ET PAROLE D’UN MOQADDEM

COMPRENDRE LA TIJANIYA : HISTOIRE, PRATIQUES ET PAROLE D’UN MOQADDEM

tijaniya histoire COMPRENDRE LA TIJANIYA : HISTOIRE, PRATIQUES ET PAROLE D’UN MOQADDEM

En apparence, rien ne les relie. Et pourtant, depuis 1798, les mêmes invocations montent chaque jour vers le ciel. Au cœur de la zaouia Tijaniya, la voie soufie relie des millions de cœurs à travers le monde. Un voyage entre histoire et philosophie, à la découverte de l’essence des Tijanes.


Qui sont-ils ? Des millions de personnes qui murmurent les mêmes mots, à l’unisson, partout dans le monde. On les appelle tijanes. Leur voie ? La Tijaniya. Un chemin spirituel qui guide leurs vies vers Dieu… et trace, discrètement, un lien entre les cœurs.

Rassemblement spirituel lors de la wadefa

Née à Fès, la capitale spirituelle du Maroc, la tariqa Tijaniya s’est propagée à travers les continents, portée par ceux qui continuent à la faire vivre, fidèle à son esprit. C’est peut-être là sa véritable force : une voie qui voyage sans jamais se perdre.


D’Aïn Madhi à Fès, les premiers pas de Sidi Ahmed Tijani


Né en 1737 à Aïn Madhi, un village du sud algérien, Sidi Ahmed Tijani grandit dans une famille pieuse. Dès son plus jeune âge, il se plonge dans l’étude du Coran. Mais c’est en 1758, lorsqu’il arrive à Fès, que son parcours spirituel prend véritablement forme. La ville, centre intellectuel et spirituel de l’époque, devient son lieu d’éveil. Il y rencontre des maîtres1 qui l’inspirent profondément et lui ouvrent les portes d’un savoir ancien et vivant. Là, il forge sa propre voie, simple et directe : invoquer, marcher droit et vivre l’islam dans chaque geste. Il ne cherche pas à se retirer du monde, mais à être présent avec Dieu dans la vie quotidienne. Après son pèlerinage à la Mecque, il se rend en Égypte, où il rencontre Mohamed al-Kurdi2, un maître soufi. Cette rencontre marque un tournant : il ressent l’appel du Prophète dans une vision intérieure, signe qu’il doit fonder la Tariqa Tijaniya, une voie qu’il partagera avec le monde. En 1798, Sidi Ahmed Tijani revient à Fès, où il vivra jusqu’à sa mort en 1815. La ville devient le centre vivant de la Tijaniya, attirant des disciples de tous horizons. Grâce à des figures comme Haj Omar Al Futi, la Tijaniya se répand en Afrique, devenant un rempart spirituel face à la colonisation et un lien solide pour les peuples africains.


La Tijanya, un chemin de constance, de sobriété et d’intention


La Tijaniya, un chemin spirituel global, de Fès à l’infini

Entrer dans la voie est un engagement qui demande une attention quotidienne. Le principe ? Pratiquer des invocations pour nourrir la connexion avec le divin. Au cœur de cette pratique se trouve le Lazim ou dhikr. Le disciple récite des invocations pour purifier son cœur et garder son âme en connexion avec Dieu. La wadefa, quant à elle, rassemble les disciples pour invoquer ensemble et renforcer leur lien spirituel. Mais ce qui compte avant tout, c’est que chaque invocation soit réalisée avec une intention pure et sincère.


Accompagner le disciple, oui. Interférer avec sa relation divine, non !


Ce qui distingue la Tijaniya, c’est qu’elle guide le disciple dans sa quête spirituelle sans jamais s’interposer entre lui et son Créateur. Un bon Mouqaddam n’est pas un professeur qui impose des règles, mais un soutien discret, qui guide sans forcer. Il n’est pas un intermédiaire ; il est là pour répondre aux interrogations, rassurer les disciples dans leurs doutes et les aider à maintenir la régularité du dhikr tout en restant ancrés dans le monde.

Il définit des règles de groupe simples mais importantes : l’interdiction de collecter de l’argent pour les pauvres, car chaque individu doit pouvoir agir pour lui-même, sans dépendre des autres. Les wadefa ne sont pas suivies de repas et en une heure, tout est accompli et rangé, car l’objectif est avant tout spirituel et personnel. Le Mouqaddam veille aussi à maintenir l’harmonie du groupe, en évitant tout ce qui pourrait perturber cette dynamique. Enfin, tous les Mouqaddam n’ont pas la même vision, d’où l’importance de bien choisir son groupe.


Ce monde va trop vite. Et nous, on a oublié comment ralentir 

– Reda Belhaj

Globe-trotter, artiste peintre et soufi… Reda est aussi moqaddem dans la voie Tijaniya. Toujours entre deux départs, il nous a accordé un moment de pause.

Dès les premiers instants, quelque chose se dégage : une présence calme, ancrée, presque silencieuse. Il parle vite, mais sans élever la voix. Comme s’il portait beaucoup à transmettre, sans jamais chercher à imposer. Aujourd’hui, il partage avec nous une parole rare, centrée sur l’amour, la simplicité, et ce qu’il appelle « la voix intérieure de l’islam ». Éclairage avec Reda Belhaj Bouabdellah.


Khadija Dinia Le soufisme parle bas, dans un monde qui parle fort. Tu crois que c’est pour ça qu’on peut parfois mal le comprendre ?

Reda Belhaj Bouabdellah C’est parce que le soufisme ne s’impose pas. Il agit en silence, dans les cœurs. C’est une voie intérieure, donc forcément plus discrète dans un monde où tout se joue dans l’image, le bruit et la vitesse. À mesure que la religion s’est médiatisée, on a mis en avant un islam plus rigide, plus juridique, au détriment de cette voix intérieure, plus lente, plus profonde. Pourtant, toute l’histoire musulmane est traversée par le souffle soufi. Que ce soit Ibn Battouta au Maroc, Saladin à Damas, ou Rûmi en Anatolie… tous ont marché avec une conscience spirituelle, tournée vers l’amour, le pardon, la paix. Ces hommes n’étaient pas coupés du monde. Ils ont voyagé, enseigné, écouté. Et l’islam s’est transmis par cette lumière-là : par le cœur, par l’exemple, par la présence. On l’a juste un peu oublié.

Pourquoi l’amour est-il aussi central ?

Reda Belhaj Parce que sans amour, il ne reste qu’un cadre vide. Une religion sans amour devient une série d’interdits, une mécanique froide. C’est vrai dans la foi comme dans la vie. Ce n’est pas en obéissant qu’on se transforme, c’est en aimant. L’amour, c’est ce qui relie : à Dieu, aux autres, à soi. C’est ce qui donne du sens aux gestes, aux mots, aux prières. Même dans la tradition musulmane, on retrouve cette idée dans les invocations du Prophète : « Ô Dieu, donne-moi Ton amour, l’amour de ceux qui T’aiment et l’amour des actions qui m’en rapprochent. » Quand il n’y a plus d’amour, il reste la peur, la dureté, ou le jugement. Et c’est ce qui a abîmé l’image de la spiritualité aujourd’hui. Revenir à l’amour, c’est revenir à ce qui rend la foi vivante. Ou tout simplement humaine.

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Quand deux êtres se rencontrent, leurs vibrations se mêlent, changent, dialoguent. Il n’y a pas de fausse note. Il n’y a que des harmonies en mouvement. » — Reda Belhaj Bouabdellah

C’est quoi, concrètement, le rôle d’un moqaddem ?

Reda Belhaj C’est quelqu’un qui transmet, tout simplement. Il ne commande pas, il relie. Il t’ouvre une porte et t’accompagne. Dans la voie Tijaniya, on appelle cela l’idhn : une autorisation intérieure, qui te connecte à une chaîne vivante de maîtres spirituels, qu’on appelle silsila. Ce n’est pas une chaîne au sens symbolique, c’est une présence. Quand tu fais un dhikr avec cette autorisation, tu n’es pas seul. Tu récites, mais il y a une énergie derrière. Des cœurs qui t’accompagnent, une lignée de lumière. Invisible, mais bien réelle.

On parle souvent de transmission vivante dans la voie soufie. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Reda Belhaj Parce que dans cette voie, la transmission ne s’arrête pas avec le temps. Elle continue, mais autrement. Plus discrète, plus intérieure.
Le Coran dit : « Ne dis pas de ceux qui sont morts dans le chemin de Dieu qu’ils sont morts. Ils sont vivants, auprès de leur Seigneur. » Il y a des êtres dont la présence dépasse leur époque. Leur lumière continue d’éclairer, de guider, en silence. Quand je parle de Sidi Ahmed Tijani, c’est dans ce sens-là. Pas comme une figure qu’on vénère, mais comme un témoin, un relais. Quelqu’un qui a gardé le lien vivant. Et ce lien, dans la voie soufie, remonte toujours au Prophète ﷺ. Il est la source. Rien ne se crée en dehors de lui. Même les voies les plus rayonnantes ne font que transmettre, à leur manière, ce qui vient de lui. Il est le point d’origine, la lumière centrale. Le reste, ce sont des cœurs qui la reflètent.

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Quel est, selon toi, le pouvoir du dhikr ? Et comment peut-il nous aider aujourd’hui ?

Reda Belhaj Le dhikr, c’est se rappeler. Littéralement. Se rappeler de Dieu, mais aussi de soi. C’est une pratique simple, souvent silencieuse, parfois répétée à voix basse : La Ilaha illa Allah, astaghfiroullah, Allahouma salli ‘ala sayidina Mohammed… sont des points d’ancrage dans un monde qui nous pousse à courir, à consommer, à réagir. Le dhikr nous ralentit. Il nous ramène. C’est une manière de sortir du chaos intérieur, de revenir à ce qui est stable, doux, vivant. Le Coran dit : « En rappelant Dieu, les cœurs trouvent la paix. » Et aujourd’hui, on n’a peut-être jamais eu autant besoin de cette paix. Une paix qu’on ne trouve ni dans les mots, ni dans les débats, mais dans le silence du cœur.

Tu dis que juger nous fragmente. Tu peux expliquer ce que ça veut dire dans la vie de tous les jours ?

Reda Belhaj Juger, ça coupe. Des autres et de nous-mêmes. Ça crée des murs, des comparaisons, des tensions. Et à force, ça abîme la paix qu’on essaie tous de trouver. Aujourd’hui, tout pousse à ça : les réseaux, les discussions, la société en général. On commente tout, on critique vite, on catégorise sans même s’en rendre compte. Résultat : on se divise à l’intérieur. Et ça se voit. Il y a de plus en plus d’angoisses, de fatigue mentale, de solitude. La vraie spiritualité, ce n’est pas ça. Elle commence par l’amour, par l’unité. Pas par le commentaire. Un jour, le Prophète ﷺ a dit à ses compagnons : « Savez-vous qui est vraiment en faillite ? » « Celui qui prie, jeûne, accomplit ses obligations… mais qui parle des autres, qui les juge. » Et les compagnons ont demandé : « Même si ce qu’il dit est vrai ? » Le Prophète a répondu : « Même si ce qu’il dit est vrai. » C’est une manière de dire que tu peux prier, jeûner, faire le bien… mais si tu fragmentes, si tu blesses, si tu juges, alors tu t’éloignes. De Dieu. Et de toi-même. La vraie pratique, c’est celle qui ouvre, qui relie, qui adoucit. Pas celle qui juge.

Et le adab dans tout ça ?

Reda Belhaj Le adab, c’est la politesse du cœur. Le respect, la discrétion, la mesure. C’est ce qui garde l’espace intérieur propre, disponible. Dans la voie soufie, on ne passe pas d’un courant un autre, ce n’est pas une question de hiérarchie. C’est une question d’équilibre, de justesse. Parce que chaque voie a son rythme, ses codes, son souffle. Et les mélanger sans préparation, c’est risquer de se perdre. Le adab, c’est aussi comment tu accueilles ce qu’on te transmet et avec quelle intention tu avances.

Comment, selon toi, peut-on retrouver la paix dans un monde qui nous bouscule ?

Reda Belhaj Dans le Coran, Dieu appelle le paradis Dar Salam — la demeure de paix. Et la voie soufie est un chemin vers cette paix. Le dhikr, l’amour, le silence intérieur… tout y ramène. Quand on la touche, on n’a plus rien à prouver. On devient plus juste. Plus doux. Plus présent.


Notes de bas de page

  1. Parmi les grandes figures scientifiques que Sidi Ahmed Tijani a rencontrées à Fès, on peut citer Moulay Tayeb Warzazi et Ahmed At Tawach. Ces rencontres ont été déterminantes dans son développement spirituel, l’aidant à approfondir sa compréhension des sciences islamiques et à forger la voie soufie qui deviendra la Tijaniya. — La Tijaniya : du Maroc vers l’Afrique oulemag.ma ↩︎
  2. Mohamed al-Kurdi, maître soufi de l’ordre Khalwatiyya, est reconnu pour sa philosophie de simplicité spirituelle et de dévotion intérieure. Il prônait une voie sans isolement, centrée sur la constance dans le dhikr et une présence intérieure même dans le monde. Son influence sur Sidi Ahmed Tijani fut décisive, l’aidant à poser les bases de la Tariqa Tijaniya, une voie spirituelle fondée sur la fidélité à Dieu, la constance et l’humilité. ↩︎

Visiter la Zaouia de Sidi Ahmed Tijani


Pour ceux qui souhaitent plonger dans l’histoire vivante de la Tijaniya, la zaouia de Sidi Ahmed Tijani à Fès accueille des disciples, des intellectuels, des membres de la diaspora et des visiteurs du monde entier. C’est là que le maître fondateur a enseigné et transmis ses préceptes. Aujourd’hui, en plus d’être un centre spirituel, la zaouia est un symbole d’unité et de la continuité de la Tijaniya à travers les générations.

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Rédactrice en Chef à  | kdinia@gmail.com |  Plus de publications

Journaliste lifestyle, passionnée par l’histoire, le voyage et l'automobile, Khadija Dinia explore le monde à travers ses routes, ses hôtels et ses visages, toujours en quête de sens. Première femme à présider le COTY Maroc (Car of the Year), elle raconte le Maroc dans sa beauté, avec la conviction que savoir d’où l’on vient aide à mieux comprendre ce que l’on devient.

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